Architecture et crime

La métaphore criminelle dans l’histoire de l’architecture

 

Texte et communications

Selon Charles Jencks, « Fort heureusement, nous pouvons situer avec précision dans le temps, la mort de l’architecture moderne. » (1) L’architecture moderne ne saigne pas, son cœur ne s’est pas arrêté de battre, et s’il s’agit d’un meurtre, ses auteurs ne sont pas en prison. Mais s’il s’agit effectivement d’un meurtre, à quoi avons-nous affaire ? Il est évidemment ici question de métaphore. Le crime lié à l’architecture que décrivent tour à tour dans leurs textes Charles Jencks, Peter Blake, Bernard Tschumi (2) et bien sûr Adolf Loos avant eux, est métaphorique. Il n’opère pas au sens littéral du terme, mais il annonce cependant des changements de paradigmes remarquables. Effectivement, la métaphore criminelle a travaillé l’histoire de l’architecture ; c’est un excellent moyen de comprendre la manière dont les architectes ont établi de nouvelles postures de part et d’autre du 20e siècle. L’architecte criminel représente la figure inversée de l’architecte moderniste qui, au sortir de l’héritage du 19e siècle, se présente encore en médecin (Le Corbusier) (3). Le médecin représentant l’ordre, et le criminel le désordre.

      Ce travail propose d’engager tout ce que ces textes et événements ont réussi à retenir de la figure inaugurale du criminel : expressions, représentations médiatiques, controverses, et jusqu’aux mobiles, que la métaphore n’en finit pas de faire résonner avec les motifs si violemment dénoncés en premier par Adolf Loos (4). Il s’agira également de postuler que la transgression – plus illustrée au moment postmoderne – est la forme que prend l’architecture lorsqu’elle tombe aux mains du « criminel » et que le crime en ce sens métaphorique, est ainsi créatif. D’ailleurs, les Chicago 7 (5), un groupe d’architectes américains formé en 1976, revendique sa position anti-moderniste et trouve son inspiration transgressive dans l’histoire des activistes politiques, les Chicago Seven, jugés en 1968 en tant que criminels pour incitation à la violence après s’être insurgés avec force contre le Parti républicain américain. Qu’a produit la métaphore criminelle sur l’évolution du statut de l’architecte dans sa discipline ? Accompagnée de la notion de transgression, que permet-elle d’observer au sujet de la représentation de l’architecte selon les problématiques contemporaines ?

 

  1. Charles Jencks, Le langage de l’architecture post-moderne, Denoël, Paris, 1985 [1977]. p.9.
  2. Mais également Frederick Kiesler, Reinhard Gieselmann, Oswald Mathias Ungers, Hans Hollein, Fredrich Hundertwasser, ou encore Mark Wigley.
  3. Voir Le Corbusier, Mise au point, Forces vives, Paris, 1966.
  4. Voir Adolf Loos, Ornement et crime, Payot & Rivages, Paris, 2015 [1908]. 
  5. Les premiers membres sont Stanley Tigerman, Laurence Booth, James Nagles, Benjamin Weese, Thomas Beeby et Stuart Cohen.

 

 

Communications : « Étude de la métaphore criminelle dans l’histoire de l’architecture », Journée d’études Les jeudis de la recherche, Palais Universitaire, Université de Strasbourg, Accra (2018). « Gangs of architectes », Journée d’études Le temps post-moderne, Université de Strasbourg, Accra (2018) + Livre en cours d’écriture Architecture et crime

 

 

Architecture and Crime

According to Charles Jencks, “Happily, we can date the death of modern architecture to a precise moment in time.” Modern architecture doesn’t bleed, its heart hasn’t stopped beating, and if it is murder, the criminals are not in jail. But if it is murder, what are we dealing with? This is obviously a metaphor. The architecture-related crime that Charles Jencks, Peter Blake, Bernard Tschumi and of course Adolf Loos describe in their texts is metaphorical. It does not operate in the literal sense of the word, but it does herald remarkable paradigm shifts. Indeed, the criminal metaphor has worked its way through the history of architecture; it is an excellent way of understanding how architects established new postures on both sides of the 20th century. The criminal architect represents the inverted figure of the modernist architect who, at the end of the 19th century legacy, still presents himself as a healer (Le Corbusier). The doctor representing the order, and the criminal the disorder. This paper proposes to engage all that these texts and events have retained from the criminal figure: expressions, media representations, controversies and motivations. Furthermore, it will explore how the metaphor of the criminal architect finds an echo in the « motives' » so violently denounced by Adolf Loos. It will also postulate that transgression – more illustrated in the postmodern time – is the shape that architecture takes when it falls into the hands of the « criminal » and that crime in this metaphorical sense is thus creative. Moreover, the Chicago 7, a group of American architects formed in 1976, asserts its anti-modernist position and finds its transgressive inspiration in the history of political activists, the Chicago Seven, who were tried in 1968 for incitement to violence after having strongly rebelled against the Republican Party. How has the criminal metaphor influenced the evolution of the architect’s status in his field ? What does it reveal about the representation of the architect, when considering the notion of transgression and contemporary issues?

 

 

 

 

Images des pastilles noires : Illustration de Stanley Tigerman, @GrahamFoundation, 1994 – Adolf Loos, Ornement et crime, 1908 – Howard Roark (Gary Cooper) dans The Fountainhead (Ayn Rand), King Vidor 1949